Site d’histoire et de géographie de l’Académie de Lille

Cinéma et géographie : une plongée dans les townships de Johannesburg

jeudi 15 mars 2007 par Nicolas Smaghue

Tout comme en histoire, il est possible d’utiliser le cinéma de fiction pour une leçon de géographie. D’ailleurs il est courant que les manuels scolaires utilisent des affiches de film, plus rarement des images tirées de l’oeuvre. Le film constitue un document à part entière et non pas une simple illustration. Dans le cas du film Mon nom est Tsotsi l’image de la ville peut aider à se plonger dans l’étude de l’espace urbain. Il n’est pas nécessaire de prime abord de proposer aux élèves un questionnaire plus ou moins complet sur les images que l’on projette. Ce qui importe ici, c’est de s’imprégner des ambiances visuelles, sonores. Il s’agit pour le professeur de susciter la curiosité de ses élèves par le biais de ce document. L’interrogation de l’élève peut alors se rapprocher de celle du géographe qui observe un paysage. En somme, c’est s’approcher de « l’espace vécu » cher à Armand Frémont. Aussi est-il souvent plus commode de débuter la leçon par la projection d’un extrait avant toute analyse. Par rapport à l’histoire il est moins nécessaire de proposer une analyse critique du film (sa vraisemblance, ses approximations…). Le géographe utilise l’image pour ce qu’elle donne à lire. Les avantages sont nombreux par rapport à une image fixe (ou un hyperpaysage) car on y ajoute une dimension sociale dynamique et surtout un regard à plusieurs échelles. L’errance de Tsotsi nous fait traverser les différentes composantes de l’espace urbain.

1. Les personnages du film offrent un tableau de la société Sud-africaine actuelle

La ségrégation des groupes raciaux dans la ville n’est pas la problématique initiale du film. Tsotsi agresse une femme noire d’un quartier riche et enlève involontairement son enfant. Comme de nombreux riches ceux-ci vivaient barricadés dans des villas gardées, protégées par des barrières électrifiées. C’est d’ailleurs le dysfonctionnement de cette dernière qui est le point de départ de la chaîne d’évènements qui constitue l’histoire du film. Il s’agit de conséquences directes du processus de désintégration des contrôles de l’apartheid et du déclin du contrôle de l’Etat. Le terme « Tsotsi » désigne un délinquant urbain de race noire, un voyou des rues, ou un membre de gang dans le jargon des townships d’Afrique du Sud [1]. Les vies de ces jeunes voyous contrastent lourdement avec celles de l’autre composante de la société noire. Aisée, celle-ci est parfaitement intégrée. La plupart des tsotsis sont donc issus des milieux déshérités. Ils parlent le tsotsi-taal ou l’isicamtho, l’argot des townships d’Afrique du Sud, mélange d’afrikaans et de dialectes locaux tels que le zulu, le xhosa, le tswana et le sotho. La bande son du film offre l’occasion de s’immerger dans cet univers. La traduction française conserve les échanges originaux de certains figurants. La bande son appartient à un style musical appelé le kwaito, très répandu et écouté dans les rues et les bars des grandes villes sud-africaines. Il combine des rythmes traditionnels, du jazz sud-africain de l’entre deux guerres ou de l’immédiate après guerre et des styles musicaux globaux aussi variés que le ragga, le hip-hop et la house.

Le film a été primé aux Oscars 2006 (Prix du Meilleur film étranger), écrit et réalisé par Gavin Hood [2] qui a adapté un roman du plus illustre auteur de théâtre sud-africain, Athol Fugard [3] . Le film est tourné en Afrique du Sud fin 2004 et sélectionné en compétition officielle à Toronto et à Edimbourg en 2005. L’action se déroule en grande partie dans un bidonville aux abords de Johannesburg, en Afrique du Sud. Un jeune homme de 19 ans, Tsotsi, dirige une bande de marginaux. Lors d’une soirée arrosée et violente, Tsotsi traverse le bidonville et se retrouve dans une banlieue aisée. C’est l’occasion tout au long du film de traverser la ville sud-africaine, qui passe pour être un exemple des formes de ségrégation urbaine parmi les plus extrêmes. On peut ainsi observer des paysages et des structures urbaines très contrastées : le CBD, les quartiers résidentiels blancs (et noirs), les townships pour populations non blanches, les camps de squatters (avec des enfants notamment). Plus qu’une simple photographie, le film de fiction nous permet de nous plonger au cœur des réalités économiques, sociales de la population des townships. La musique du film et les cadrages constituent une mine d’information pour l’enseignant en cours de géographie.

Paysage urbain

Le bâti informel près d’un township où évoluent les personnages du film.

2. Le paysage urbain filmé permet une étude géographique

Gavin Hood veut entraîner le public dans un monde de contrastes radicaux. Gratte-ciels et cabanes, richesse et pauvreté, colère et compassion entrent en collision et constituent la trame du film. Le format du film (super 35) donne une perception de l’environnement plus réaliste dans laquelle le spectateur a l’impression de vivre avec les personnages (« Le défi de ce film était de plonger les spectateurs dans l’univers d’un personnage marginal, asocial, et de développer leur empathie pour lui », dit Gavin Hood). Le grain de l’image permet de donner davantage de relief aux couleurs. Les gros plans sont nombreux : « je voulais instaurer une véritable intimité entre les spectateurs et l’acteur, de sorte qu’ils puissent presque le regarder droit dans les yeux ». Au début du film, le personnage principal condamné a priori à une vie sans grand avenir, vit dans un bidonville, en banlieue de Johannesburg, une ville de 10 millions d’habitants. Les moments de violence sont nombreux dans le film à l’instar de la situation que connaissent les grandes métropoles d’Afrique : criminalisation des quartiers populaires, vols, prostitution, mendicité agressive. Tout ceci est au coeur de l’intrigue du film.

Les discontinuités de la ville apparaissent tout au long du film. Il s’agit en grande partie d’un héritage de l’apartheid Les townships, irrégulièrement répartis dans l’espace urbain, étaient à l’origine des lotissements situés à la périphérie de la ville. D’autres phénomènes urbains sont apparus. Le squatting (occupation du sol non contrôlée par les pouvoirs publics) est une grande difficulté de la ville post-apartheid. Il semble quasiment légalisé ; les autorités étant relativement absentes du quartier. On observe aussi des enfants qui occupent pour tout logement, des tuyaux d’assainissement. Tsotsi les aborde d’ailleurs en leur disant qu’il a lui aussi résidé dans un de ces tuyaux. L’incapacité des pouvoirs municipaux à achever ou à poursuivre les constructions sanitaires ou de logements est ici patente. Le quartier où vit Tsotsi manque de tout. L’eau est disponible à la borne-fontaine commune. C’est typiquement un lieu de la sociabilité féminine. La cabane (shack) habitée par Tsotsi est tout aussi représentative (tôle ondulée, récupérée, sans eau, ni électricité). Bref la pauvreté se lit dans les paysages filmés. Un autre aspect de ce paysage urbain est celui de l’éloignement qui marque la structure urbaine. Dans un espace urbain très morcelé, la question des déplacements et des transports est bien visible : les temps de trajet sont longs, les personnages se déplacent aussi beaucoup à pied. Le township est isolé du reste de l’agglomération par de vastes zones tampons, non construites.

Paysage urbain

Tsotsi avec en arrière plan le CBD de Johannesburg

Conclusion : un cinéma réaliste en réserve de développement ?

Mon nom est Tsotsi montre l’émergence d’un cinéma sud-africain centré sur des sujets sociaux et les effets de la ségrégation spatiale. En cela il intéresse le géographe. L’isolement de l’Afrique du Sud sous l’apartheid avait favorisé une production confidentielle faite de comédies destinées au public blanc. Un seul film, Les dieux sont tombés sur la tête, avait alors connu une notoriété internationale. Le film de Gavin Hood renouvelle de façon certaine le regard. Ce film de fiction offre au professeur de géographie un support intéressant pour l’étude des paysages urbains. L’évolution de l’ancienne dichotomie ville blanche/ville noire vers quartiers aisés/quartiers populaires (bidonvilles) est par exemple exploitable à différents niveaux de classe.

Sur l’Afrique, force est de constater que le cinéma africain offre aujourd’hui des outils commodes. Si Tsotsi permet de traiter les grandes problématiques urbaines de l’Afrique du Sud (mais aussi à l’échelle du continent si on cherche à généraliser) d’autres films traitent des conflits ( Hôtel Rwanda et Shottings dogs, Blood Diamond, This is Africa, Zulu love letter ) des migrations, des territoires de l’échange (Bamako), de l’eau, etc. Le regard du cinéma non africain n’est pas négliger : En attendant le bonheur, Le Prix du pardon, Moi et mon blanc.

Les financements restent majoritairement occidentaux (surtout pour une diffusion internationale). Peut-on conclure comme Sylvie Brunel (sur le regard qu’elle porte sur le continent) en montrant que l’Afrique et son cinéma pourrait être pionnière en inventant de « nouvelles formes de développement, moins matérialistes que le modèle occidental » ? Les réalisateurs africains sont plus intimistes, plus graves et plus critiques que leurs homologues américains. Le dynamisme créateur est indéniable. L’accueil des films traitant de la pauvreté, du génocide rwandais par exemple est révélateur. L’occident en général n’a pas toujours montré une telle facilité à accepter les pages douloureuses de son histoire, les réalités de son temps.

Bibliographie et « webographie » sommaire

Fabrice Folio, Villes post-apartheid au Kwazulu-Natal : une déclinaison du modèle de Davies, l’information géographique, pages 320-339, N°4, 2004.

Alain Dubresson, Les grandes villes africaines : trois questions sur le futur urbain du continent, l’information géographique, pages 66-82, hors série n°1, septembre 2003.

Jaglin S. - Villes disloquées ? Ségrégations et fragmentation urbaine en Afrique australe - Annales de géographie, n° 619, 2001.

Roland Pourtier , Villes africaines, Documentation Photographique, n° 8009,1999.

Collectif, Regards sur l’Afrique, Historiens et Géographes, n°379, Juillet 2002

Collectif, Les villes géantes à l’ère de la mondialisation, Problèmes politiques et sociaux, vol. 841, La Documentation française, 2000.

Sur le web

Le site officiel du film : http://www.monnomesttsotsi.com/home.htm

L’Afrique se filme (site France Diplomatie) : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/

David Blanchon, Johannesburg : équité et eau, une étude géographique, Géoconfluences, Brèves - n° 3 – 2003. http://geoconfluences.ens-lsh.fr/doc/breves/2003/03-3.htm

L’analyse du café géographique : http://www.cafe-geo.net/article.php3 ?id_article=939

[1] Nelson Mandela dans son autobiographie (La longue marche vers la liberté) se rappelle que les tsotsi faisaient partie de la vie du township surpeuplé de Johannesburg dans les années 40 : « Comme c’est souvent le cas dans les endroits désespérément pauvres, les pires éléments se retrouvent sur le devant de la scène (…) une vie ne valait rien ; armes à feu et couteaux faisaient la loi, la nuit venue. Les gangsters, appelés tsotsis, armés de crans d’arrêt, étaient légion. A l’époque, ils imitaient les vedettes des films américains et portaient chapeau mou, costume croisé et cravate aux couleurs vives ».

[2] Ce dernier avait été approché par Peter Fudakowski, un producteur anglais, pour écrire un scénario.

[3] Le roman d’Athol Fugard, “Tsotsi”, seul roman écrit par l’auteur , a été publié en 1980 et a intéressé nombre de producteurs à New York et à Los Angeles. Plusieurs scénarios adaptés du roman ont été écrits avant que le producteur Peter Fudakowski ne le découvre, mais jamais aucun montage financier n’avait pu aboutir.


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