| Le récit de Savigny et Corréard "
La frégate La Méduse accompagnée de trois autres bâtiments (..), quitta la France le
18 juin 1816, portant à Saint-Louis (Sénégal) le gouverneur et les principaux employés
de cette colonie. II y avait à bord environ quatre cents hommes, marins ou passagers. Le
2 juillet la frégate tombait sur le banc d'Arguin, et après cinq jours d'inutiles
efforts pour remettre le navire à flot, un radeau fut construit et cent quarante-neuf
victimes y furent entassées, tandis que tout le reste se précipitait dans les canots.
Bientôt les canots coupèrent les amarres, le radeau qu'ils devaient traîner à la
remorque resta seul au milieu de l'immensité des mers. Alors la faim, la soif, le
désespoir armèrent ces hommes les uns contre les autres. Enfin le douzième jour de ce
supplice surhumain l'Argus recueillit quinze mourants."
Ce texte de Corréard fut interdit le 28 octobre 1817. Il mettait trop
crûment en évidence la responsabilité du capitaine, le comte de Chaumareix, ancien
immigré récemment réintégré par le roi dans le corps de la marine, qui avait, par
incompétence, laissé s'échouer le navire et abandonné le radeau.
Un tragique huis clos en mer
Que se passa-t-il pendant ces terribles douze jours de dérive ?
Deux nuits consécutives la tempête fit rage, emportant les hommes qui s'accrochaient les
uns aux autres. Au milieu de cette horreur, des soldats s'enivrèrent et, pris de
désespoir, voulurent détruire le radeau en coupant les cordes qui le tenaient assemblé.
De sauvages bagarres se déclenchèrent et les mutins furent jetés à la mer. II restait,
le troisième jour, soixante personnes qui avaient encore de l'eau jusqu'aux genoux et que
la faim et la soif commencèrent à faire délirer. Ne pouvant se satisfaire de mâcher le
cuir des baudriers et des chapeaux, on en vint à manger des morceaux de cadavre. On finit
par les mettre à sécher pour surmonter le dégoût. Le quatrième jour on jeta tous les
cadavres sauf un qu'on garda pour le manger. Certains firent une conspiration pour fuir
avec un sac de richesses sauvé du naufrage en construisant à partir du radeau une petite
embarcation. Nouvelle bagarre, nouveaux blessés souffrant le martyre avec l'eau salée
qui noyait leurs plaies.
Le septième jour, on jeta à l'eau les blessés qui n'avaient plus aucune chance de
survie pour laisser les vivres à ceux qui en avaient encore, si mince fut-elle. Un
papillon blanc vint voleter autour du mât, ce qui leur fit penser que la terre n'était
pas loin. Certains voulurent quitter le radeau mais durent y renoncer. Ils souffraient
d'une soif affreuse et essayaient tout pour l'apaiser.
Le dixième jour plusieurs tentèrent de se suicider. Le treizième jour enfin, un bateau
parut à l'horizon mais ne vit pas les signaux des malheureux. Pris de désespoir, ils
entreprirent de rédiger un message à l'abri d'une toile tendue pour les protéger de
l'ardeur du soleil tropical. C'est alors qu'un marin parti vers l'avant découvrit l'Argus
à une demi-lieue. Quinze naufragés sur 150 furent sauvés. |